« Au commencement des jours »

Alors que je parcourais encore les pages du Silmarillion, j’ai appris il y a quelques jours le décès de Christopher Tolkien, fils de l’auteur J.R.R. Tolkien. Je me suis alors souvenue que le fascinant recueil que je tenais entre mes mains ne serait peut-être pas passé à la postérité sans l’important travail de synthèse et de compilation réalisé par Christopher sur les manuscrits de son père. Je pense que les éloges de ce livre ne sont plus à faire, mais je souhaitais quand même publier ces quelques lignes.

La lecture du Silmarillion m’a permis de mesurer davantage l’ampleur de l’œuvre de Tolkien, comme si j’avais découvert la face immergée d’un iceberg. Comme dans ses autres récits, nous y retrouvons un  foisonnement de personnages dont les destins s’entremêlent en une formidable épopée. Mais son caractère si particulier vient du fait que nous touchons aux racines de l’univers dépeint dans le Hobbit ou le Seigneur des Anneaux, à la genèse de la Terre du Milieu. Ainsi, au fil de plusieurs chapitres, du firmament aux grandes profondeurs des océans, des divinités nées de l’esprit de leur « père » Ilúvatar (entité à l’origine de tout) créent et façonnent avec passion les multiples aspects de la Nature. Et puisque la lumière n’existe pas sans l’obscurité, le paradis originel nourrit également des forces mal intentionnées, qui seront à l’origine de longues discordes et de guerres au sein des différents peuples de la Terre. L’essence des grands mythes imprègne les histoires racontées dans le Silmarillion, mais elle brille d’un éclat singulier à travers la plume poétique et mélancolique de Tolkien. On en vient presque à regretter de ne pas pouvoir fouler le sol de ces lieux fantastiques, animés d’un souffle héroïque.

Andrew à cœur ouvert

L’auteur-compositeur-interprète irlandais Andrew Hozier-Byrne, dit Hozier, tient une place particulière dans mon cœur. La platitude de cette première phrase n’a d’égale que mon incapacité à verbaliser l’admiration que j’ai pour cet artiste humble et authentique. Celui qui n’en espérait pas tant au moment où sa musique a été diffusée au grand public a rapidement gagné le cœur de millions d’auditeurs. Les deux ans de parenthèse créatrice qui ont suivi sa première tournée mondiale en 2015-2016 n’ont pas empêché son retour triomphal à la scène, avec un EP en septembre 2018 et un nouvel album en mars 2019. Je faisais partie des personnes impatientes d’être à nouveau enchantées par son écriture riche et poétique et par ses mélodies empreintes de nostalgie.

Hozier a distillé son génie clair-obscur à travers les quatorze titres qui composent l’album intitulé Wasteland, Baby!, quatorze pépites que je ne me lasse pas de savourer. On y retrouve son engagement sans concession et son habileté unique à dépeindre les vicissitudes de la condition humaine, avec une juste dose de métaphores brillantes, de références légendaires et d’ironie subtile. La composition musicale, avec ses harmonies vocales et ses rythmes complexes, donne à certains morceaux des allures d’hymnes vibrants. Les pièces plus intimes, puisant leur lancinante beauté dans le folk et le blues, ne sont pas moins puissantes. Tout ce qu’il y a de plus simple et de plus imparfait en chaque être humain ainsi que tous les états d’âmes, tristesses abyssales ou éphémères épiphanies, sont sublimés par sa voix et sa musique. Accroché au fil ténu de l’espérance, Hozier révèle ici les trésors qui émergent du chaos de l’existence, au-delà du fatalisme ambiant qui conditionne nos pensées.

Pleine lune sur le Lac

Le Royal Ballet a récemment confié à Liam Scarlett, jeune chorégraphe talentueux, la mission de donner un nouveau souffle au Lac des Cygnes, classique des classiques qui suscite toujours autant de curiosité et d’enthousiasme. Entouré d’une remarquable équipe artistique, il a mis sur pied une très belle production, doublée d’une dimension humaine et émotionnelle que je n’avais jusqu’à présent jamais perçue dans les autres versions.

Avec une intrigue visiblement située au XIXe siècle et des décors qui ne sont pas sans rappeler les toiles célèbres de cette époque, la relecture de Scarlett rend, à mon avis, un bel hommage à Tchaïkovski, célébrissime auteur de la partition de ce chef-d’oeuvre. La chorégraphie a été revisitée en partie, mais les piliers de l’œuvre demeurent, permettant à l’intrigue de trouver un nouvel équilibre entre le fantastique et le réel. Bien que le surnaturel garde sa place, les personnages semblent plus proches de nous, et leur lutte désespérée contre des forces qui les dépassent n’en est que plus crédible. Lorsque j’ai eu la chance de pouvoir visionner ce ballet, les deux rôles principaux étaient tenus par Vadim Muntagirov (Sigfried) et Marianela Nunez (Odette/Odile), véritablement au sommet de leur art. La plupart du temps, le personnage de Sigfried paraît assez terne. Mais ici, le jeune prince mélancolique et accablé par les devoirs de son rang est d’une fragilité poignante. En quête de sens, il va rencontrer Odette, métamorphosée en cygne par l’enchanteur Rothbart. Ils vont tomber amoureux et entrevoir l’espoir de se délester du poids de leur servitude. Mais Rothbart, qui exerce sa tyrannie sur les cygnes, occupe également la position d’austère conseiller de la mère de Sigfried. Il va tirer profit de la naïveté du prince en le poussant vers la version maléfique d’Odette, la séduisante Odile (le cygne noir), l’amenant ainsi à trahir son serment d’amour. Cette double position de Rothbart, en tant que menace externe et interne, est l’une des nouveautés introduites par Liam Scarlett. On note également la présence de deux princesses, sœurs cadettes de Sigfried. Elles sont accompagnées par l’ami de leur frère, un jeune homme dynamique qui remplace le bouffon espiègle des versions plus traditionnelles du ballet. Ces nouveaux personnages apportent une dimension familiale et chaleureuse à l’histoire. Leur univers est celui d’une jeunesse dorée et insouciante, où Sigfried ne trouve pas sa place. Parmi les autres agréables surprises scénographiques et chorégraphiques se trouve le fastueux troisième acte, avec son déluge flamboyant de danses de caractère remises à neuf. Les prétendantes de Sigfried et leurs délégations respectives y rivalisent de virtuosité. Mais bien évidemment, tout sera éclipsé par la beauté magnétique d’Odile, sa technique tranchante et ses coups d’œil assassins.

Finalement, que dire du lac lui-même… plus sombre que jamais, baigné de lueurs opalines et battu par les ailes blanches et majestueuses des cygnes, il continue d’exercer son charme éternel et de nous bouleverser.