Série Danse Danse – Toi, María…

Que dire de la programmation de Danse Danse cette année, si ce n’est qu’elle nous a offert des moments très forts, de ceux qui vous laissent bouche-bée et rêveurs des jours durant. Depuis le lancement de la saison 2016-2017, j’ai eu l’immense plaisir d’assister à plusieurs spectacles qui m’ont profondément émue et je brûle d’impatience de découvrir la prochaine saison. Je suis très en retard dans la rédaction de mes articles… Mais qu’importe. Mon bouillonnement intérieur m’interdit de passer sous silence des souvenirs encore vifs. Voici donc le premier texte d’une série consacrée à ces rendez-vous uniques et inspirants.

En septembre dernier, à l’issue du spectacle Yo Carmen de la María Pagés Compañía, un de mes amis m’a demandé ce que j’en avais pensé. Je me revois encore balbutier, à la porte du théâtre, quelques mots noyés d’émotion. J’ai découvert María Pagés il y a vingt ans. Mon père venait de faire l’acquisition du VHS du spectacle Riverdance, filmé à Broadway, où María interprétait un des rôles principaux. Sa prestation fut mon premier contact avec le flamenco. Son apparition sur scène, dans la « Danse du feu » (Firedance) m’avait particulièrement marquée. Ombre nimbée de flammes, elle glissait ensuite hors de son cadre incandescent pour se mouvoir dans la lumière. Je me souviens de l’apparition de ses mains, des mains d’une grâce incomparable qui semblaient dire mille choses. J’avais été captivée par sa prestance, sa manière de rayonner sur cette scène immense et par les ondulations de sa robe écarlate.

Il aura fallu tant de temps pour avoir le plaisir de voir en chair et en os celle qui était devenue à mes yeux l’incarnation du flamenco. Le soir de la représentation à la salle Wilfrid-Pelletier, j’étais impatiente de découvrir la nouvelle création de la compagnie. Mais j’avais également la sensation d’avancer avec fébrilité sur les chemins de mon enfance, avec l’intuition d’être submergée, à un moment ou à un autre, par l’émotion retrouvée.

Yo, Carmen est, comme l’explique María, une ode à la femme réelle. Dans une succession de tableaux à la scénographie sobre, les danseuses évoluent tout à tour au son d’extraits du célèbre opéra de Bizet, de poèmes déclamés dans plusieurs langues ou bien de chants et de musiques flamenco. Elles incarnent la Carmen que nous pourrions toutes être, avec ses désirs, ses doutes, sa force et sa rage de s’affirmer et d’exister en-dehors du carcan façonné par les hommes. Elles intègrent dans leur danse des objets traditionnellement associés au personnage créé par Mérimée ou bien à la femme en général, s’appropriant les archétypes pour mieux les bouleverser. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, l’éventail, manipulé avec assurance et virtuosité, devient presque tranchant, l’humour accompagne l’usage du sac à main ou de l’arsenal de la ménagère, et le miroir est le théâtre d’un rituel imposé par le diktat de l’apparence.

J’ai été touchée par l’authenticité qui émanait de ce spectacle, la symbiose entre les artistes et la justesse de leur interprétation. Je ne m’étais pas trompée lorsque j’avais eu le pressentiment qu’une vague de souvenirs allait m’atteindre. J’avais juste sous-estimé sa puissance. La fougue de María m’a encore frappée. Plus que la première fois sans doute, car la maturité a véritablement sublimé sa danse.

Après le spectacle, le public a pu dialoguer avec elle, lors d’un échange de questions et de réponses organisé par l’équipe de Danse Danse. María Pagés est déterminée et entière. Celle qui affirme « Soy Io que bailo » (je suis ce que je danse), a su depuis sa plus tendre enfance qu’elle ferait corps avec cet art. Yo, Carmen, est une création qui a lentement pris forme et qui est arrivée à point dans son parcours en tant que femme et en tant qu’artiste. Elle a pris le temps de dialoguer avec d’autres femmes autour du monde afin de donner à son spectacle un aspect résolument universel, bien que profondément ancré dans la tradition du flamenco.

J’ai quitté le théâtre avec un sentiment de gratitude envers les artistes, en emportant avec moi les échos de leurs souliers frappant le sol, comme autant de battements de cœurs emballés par la joie ou la colère.

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