Série Danse Danse – À couper le souffle

En présentant un programme en trois volets tout en puissance et en virtuosité, le Nederlands Dans Teater n’a pas dérogé à sa réputation d’excellence. Malgré la même signature chorégraphique pour la première et la troisième pièce, toutes deux conçues par Sol Leon et Paul Lightfoot, chacune d’entre elles m’a transportée dans des univers différents. En voici ma lecture très personnelle.

Sehnsucht signifie littéralement « aspiration », « désir » ou encore « nostalgie ». Le spectacle s’ouvre sur un danseur à la gestuelle tourmentée, que nous pouvons imaginer en quête de quelqu’un ou de quelque-chose, ou en proie à un manque. Mais de quel manque s’agit-il? C’est alors qu’entrent en jeu deux autres personnages, un homme et une femme – vraisemblablement un couple – qui dansent dans un cube ouvert et suspendu, représentation minimaliste de l’intérieur d’une maison. Ils investissent le moindre recoin de cet espace intime, au gré de la rotation du cube sur lui-même, cherchant à la fois à s’échapper et à se retenir mutuellement. L’évolution parallèle du couple et du premier danseur m’a fait inévitablement penser à un triangle amoureux, avec ses tiraillements, cette envie irrépressible de l’autre et la douleur causée par son absence. Dans un deuxième temps, le duo s’efface et notre danseur esseulé entre en interaction avec le reste de la troupe, dans une série de mouvements d’ensemble à la fois fluides et précis, comme si la recherche de l’individu perdu et désiré se poursuivait dans ce rapport collectif. Enfin, après un retour à la relation triangulaire et à la maison miniature, à la fois nid et prison, la pièce s’achève sur le danseur principal qui, prostré, semble plus que jamais porter sur ses épaules tout le poids de sa solitude. À la fois beau et glaçant.

In the event, chorégraphié par Crystal Pite, nous plonge quant à lui dans un décor qui pourrait être celui d’un cataclysme ou d’un conflit armé. La pénombre est omniprésente,  les éclairages diffusent juste assez de lumière pour mettre les danseurs en valeur. La bande sonore emplit la salle de vibrations lourdes et telluriques. Oppressée, je me suis enfoncée malgré moi dans mon siège. Un groupe est réuni autour d’un corps allongé. Les gestes sont saccadés, exprimant la détresse des individus face à un évènement qui les dépasse.  Les mains parcourent des murs et des plafonds invisibles, en quête d’une brèche, d’oxygène. Les corps s’attachent en de longues chaînes qui ploient et ondulent, ou qui semblent dévaler une pente, telles des avalanches de pierres. Soudain, la toile de fond prend des allures de paroi rocheuse et ocre, sur laquelle se détachent les ombres des danseurs. Puis elle se lézarde d’éclairs rougeâtres, ajoutant à l’intensité dramatique de la scène. Les dernières secondes de la pièce focalisent sur un homme qui, seul et désemparé, reproduit les mouvements de panique et d’impuissance du début, jusqu’à l’extinction des lumières. J’ai alors entendu les spectateurs reprendre leur souffle autour de moi, puis un tonnerre d’applaudissements. Cette pièce ne laisse pas indifférent,  par la tension qui s’en dégage et l’extraordinaire articulation des mouvements collectifs, faisant de chaque danseur le prolongement du corps de l’autre.

Stop-motion m’est apparue comme une gigantesque fresque allégorique. Fresque sur des liens humains qui se créent et se défont et sur le passage du temps. Sur plusieurs musiques du compositeur Max Richter, on retrouve le langage chorégraphique de la première pièce. Chaque danseur est mis en valeur, malgré le foisonnement des mouvements et l’intervention simultanée de plusieurs groupes. En plus de la prestation des artistes, deux éléments scénographiques m’ont particulièrement plu. Le premier est une projection sur un écran en avant-scène. Habituellement, je ne raffole pas des projections vidéo dans les spectacles de danse, car elles créent des ruptures dans ma capacité à suivre la prestation des artistes sur scène. Or, j’ai trouvé que celle-ci s’intégrait très bien à la pièce. Elle montrait une jeune femme qui tournait sur elle-même au ralenti. L’image en noir et blanc et les vêtements du personnage m’ont rappelé les toutes premières photographies apparues au XIXe siècle, qui sont des témoins extraordinaires du passé et qui ont donné aux hommes l’illusion ô combien fascinante de pouvoir capturer le temps. Le deuxième élément est l’utilisation d’une poudre blanche déposée sur la scène, qui virevoltait au gré des mouvements des danseurs, créant des courbes éphémères et se déposant sur leurs corps, tout comme le temps recouvre inéluctablement chaque être et chaque chose de sa patine. Cette pièce est celle qui m’a le plus émue, sans doute parce qu’elle m’a rappelé la fugacité de nos existences, nous qui ne sommes que poussières à l’échelle des siècles.

J’ai recommandé avec enthousiasme à mon entourage cette plongée au cœur des émotions. Si la compagnie se produit à proximité de chez vous, je vous recommande fortement d’aller la voir. Les risques de se laisser conquérir sont élevés.

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Pour en savoir plus sur la compagnie :

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